Masque, Politiques restrictives

Licencié pour non-port du masque, «un séisme» dans la vie d’un ouvrier du BTP bordelais

Mohamed Belarbia a été mis dehors par son employeur pour «faute grave». Il travaillait sur un chantier sans masque. Lui dit l’avoir retiré, loin de ses collègues, car il avait «du mal à respirer».

«Compte tenu de la gravité des faits, votre maintien dans l’entreprise s’avère impossible.» C’est par ces mots, le 28 octobre dernier, que Mohamed Belarbia, 53 ans, s’est vu signifier son licenciement pour «non-port du masque» après quatre ans en CDI. «Un séisme» dans la vie de ce quinquagénaire, père de deux enfants en bas âge, qui se retrouve sans emploi en plein confinement et à quelques semaines des fêtes de fin d’année.

Dans une lettre en recommandé, son employeur, la société girondine TPSL, spécialisée dans le secteur de la construction, pointe «une faute grave». Il reproche plus précisément au plaquiste d’avoir été «vu sans masque sur un chantier», à trois reprises, dans la journée du 15 octobre. Et ce, «malgré les signalements répétés» du conducteur de travaux. «En l’état actuel de la crise sanitaire que nous traversons, vous ne pouviez pas ignorer cette règle […]. Vous mettez en danger votre santé ainsi que celle des autres collaborateurs», fait valoir l’entreprise.

Pourtant, un mois et demi plus tard, Mohamed Belarbia ne décolère pas. Le Girondin dénonce «une décision injustifiée» et «un acharnement». «Je m’en souviens comme si c’était hier. Ce jour-là, je réparais une bonde dans un couloir quand on m’a demandé de mettre mon masque. C’est vrai, on me l’a répété plusieurs fois. Mais avec la poussière et les allers-retours pour descendre et monter sur l’escabeau, j’avais du mal à respirer. C’est très physique», raconte le plaquiste.

Sans avertissement écrit, sans indemnités

Il le jure : son collègue le plus proche était «à plusieurs dizaines de mètres» sur le chantier quand il a baissé son masque sous le menton. «Je ne suis pas quelqu’un de réfractaire ou un antimasque. Non, je suis juste humain», plaide l’ouvrier.

Sans aucune jurisprudence clairement établie en France sur le port du masque en période de crise sanitaire, son avocat, Me Pierre Landete, veut porter l’affaire devant les prud’hommes cette semaine. Sur ce dossier, il ne cache pas son indignation : «Quand j’ai pris connaissance de cette lettre, les bras m’en sont tombés. Ce qui est grave dans une affaire comme celle-là, c’est la disproportion. Monsieur Belarbia n’a reçu aucun avertissement écrit. Pas même une tentative de médiation. Après le 15 octobre, on lui a simplement signifié sa mise à pied à titre conservatoire. Puis son licenciement, une dizaine de jours plus tard. Sans indemnités, évidemment», détaille Me Landete.

L’avocat bordelais s’étonne aussi qu’«un manquement aux règles d’hygiène et de sécurité» soit mis en avant dans le courrier. «Nous avons pris des photos du chantier. A part un panneau pour se laver les mains, il n’y a rien. Et il suffit de regarder l’état des WC sur place pour se rendre compte que, de toute évidence, ils ont beaucoup d’exigences envers leurs salariés mais très peu envers eux-mêmes.»

Poussant l’argument plus loin, Me Pierre Landete compte aussi défendre son client en comparant son histoire avec celle du passage à tabac du producteur de musique Michel Zecler. «Certains vont penser que j’exagère mais, pour moi, on à affaire ici à quelqu’un qui utilise la moindre parcelle de son pouvoir au bénéfice de la soumission de l’autre. Pour justifier cette violence, celui qui a le pouvoir invoque une disposition légale. Une dangereuse dérive.»

«Tout ceci est une non-affaire»

Contacté par Libération, l’employeur assure de son côté, avoir agi «en son âme et conscience» et réfute toute notion de disproportion ou d’acharnement. «Monsieur Belarbia travaillait dans un espace clos. En tant que patron, j’ai le devoir d’assurer la sécurité de tous mes employés. Dans ce cas précis, c’est une question de santé publique. Je ne le prends absolument pas à la légère», commente-t-il.

Selon lui, Mohamed Belarbia aurait même reçu plusieurs avertissements oraux les semaines précédentes. Ce que nie en bloc son employé «étonné de tant de mauvaise foi» : «Le pire dans tout ça, c’est que j’ai déjà vu mon patron sans masque. Deux fois. Plusieurs de mes collègues pourront témoigner : on nous a déjà dit de nous protéger uniquement lors des réunions. Alors me virer pour ce motif…». L’employeur dément et affirme «porter le masque en toutes circonstances pour donner l’exemple.»

Pour preuve de sa bonne foi, TPSL rappelle que trois autres plaquistes ont été convoqués pour «non-port du masque» le 15 octobre. «Mais contrairement à Mohamed Belarbia, ils n’ont reçu qu’un avertissement car, ensuite, on ne les y a plus repris. C’est son comportement désinvolte, et le fait d’avoir été surpris trois fois sur le fait dans la même journée, qui ont logiquement abouti à cette décision. Tout ceci est une non-affaire», justifie le patron, qui se targue, par ailleurs, de n’avoir jamais recensé aucun cas de Covid grâce à cette discipline. Et de conclure : «S’il y a un litige, les prud’hommes trancheront. En attendant, j’ai fait mon devoir dans un contexte de crise».

Eva Fonteneau correspondante à Bordeaux

Source : https://www.liberation.fr/france/2020/12/10/licencie-pour-non-port-du-masque-un-seisme-dans-la-vie-d-un-ouvrier-du-btp-bordelais_1808242

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